Tombées amoureuses à 70 ans : « A 3 heures du matin, je lui ai fait un SMS »

Deuxième témoignage de notre série consacrée à nos aînés LGBT. Cette semaine, Micheline et Jocelyne, septuagénaires, en couple depuis six ans.

On les prend souvent pour des frères ou des sœurs. Dans le cas de Micheline et Jocelyne, en couple depuis six ans, il arrive que l’on dise « messieurs-dames ». Comme s’il n’était pas imaginable qu’on puisse être vieux et gays, vieilles et lesbiennes, comme si l’homosexualité était le fait de la jeunesse et de ses fougues.

La semaine dernière, P., professeur d’histoire à la retraite, 70 ans, inaugurait une série de témoignages que Rue89 consacre à nos aînés LGBT. Un mercredi, Micheline et Jocelyne, elles aussi membres de l’association Grey Pride, m’ont reçue dans leur appartement parisien.

A l’heure du café, on s’est assises autour de la nappe en toile cirée fleurie de leur cuisine, rangée au cordeau. A ma gauche, la joyeuse et débordante Micheline, 76 ans, assistante sociale retraitée, aka « la dame de Paris ». A ma droite, la plus sereine et réservée Jocelyne, 74 ans, à qui Micheline donne des « doudou » à l’envi, et qui a travaillé jusqu’à sa retraite au service de ménage d’une mairie de banlieue.

Merci à elles pour ce témoignage drôle et touchant.

Coups de griffe : la rencontre

Micheline. « Quand j’ai rencontré Jocelyne, j’allais avoir 70 ans. J’étais célibataire depuis longtemps : je commençais à en avoir assez et à sentir l’approche de la mort. Je me suis dit ‘faut se secouer’.

A Paris, je suis allée au centre LGBT. A une réunion du groupe des Señoritas, dont je faisais partie, j’ai pris la parole. On était six, dont Jocelyne. On nous demandait ce que l’on voulait faire. ‘Moi, je voudrais jouer au Scrabble’, disait untel. ‘Moi, visiter un musée.’

Quand ça a été mon tour, j’ai dit ‘je me fous royalement de tout ce que vous venez de dire : jouer au Scrabble ne m’intéresse pas, visiter les musées non plus, moi ce que je veux, c’est rencontrer quelqu’un ! Je vais avoir 70 ans au mois de mai, je veux connaître le plaisir, pousser des cris, griffer le dos… Je veux tout ça !’

Je pense qu’ils se sont dit ‘elle est folle celle-là, elle se vante’ [rires]. Et alors toi [elle s’adresse à Jocelyne, NDLR], tu avais les yeux comme tu les as là, de l’autre côté de la table. Hein ? Tu es tombée sur quelqu’un qui est bien pâlichon avec tous les hurlements qu’elle réclamait ! [Rires] »

Jocelyne. « Moi j’avais fait mon coming out très peu de temps avant. Je suis allée avec l’une de mes filles au centre LGBT et j’ai intégré le groupe Señoritas pour trouver à faire le dimanche.

Une fois, j’ai demandé à Micheline si elle voulait boire un café… Elle m’a répondu ‘non, je n’ai pas le temps, je suis toujours en retard et en plus je vais voir maman’.

Après, il y a eu un tour de table pendant lequel elle a dit qu’elle était de 1942. Moi, 1944 : je me suis dit ‘tiens, ça ne fait pas beaucoup de différence…’

Et puis quand elle a dit qu’elle cherchait quelqu’un, à 3 heures du matin je lui ai fait un SMS. La nuit qui a suivi. Me demandez pas pourquoi, je ne sais pas. »

Micheline. « Tu voulais être griffée ? » [Rires]

Jocelyne. « Je lui ai dit que ma proposition de boire un café tenait toujours, que j’avais envie de mieux la connaître mais que si elle refusait, on resterait bonnes camarades. »

Micheline. « Et moi, j’ai reçu le SMS à 6 heures du matin, au réveil. Je me suis dit ‘doucement, doucement’. Il faut dire que la veille, je t’avais proposé de te raccompagner au train et que tu avais dit que tu ne pouvais pas. Je t’avais proposé de venir voir ma représentation de théâtre le samedi, tu m’as dit que tu ne pouvais pas parce que tu avais quelque chose de prévu. Je me suis dit que ça faisait beaucoup. Et je ne sais pas pourquoi, je t’ai quand même regardée partir, ce jour-là…

Et puis tout à coup, j’ai eu une lame de fond. Je me suis dit ‘il y en a marre, tu vas crever, il faut faire quelque chose’. Et j’ai répondu : ‘Ton SMS m’inonde de joie.’ On s’est donné rendez-vous l’après-midi même.

Puis on s’est revues le dimanche soir, parce que j’avais théâtre entre-temps, et on ne s’est plus quittées depuis (sauf dix jours, parce que j’avais promis à ma filleule de l’emmener au Mexique). »

Le coming out de Micheline

Micheline. « Mon coming out public doit remonter à 1998. Je faisais du théâtre amateur, dans les quartiers ouvriers d’Orly. On faisait une sorte de table ronde et à cette occasion, j’ai précisé que je vivais avec une dame. Je pensais que tout Orly allait me tomber dessus. Mais mon voisin, Mohamed, s’est retourné : ‘C’est une dame et puis alors ?’

J’ai longtemps caché que j’aimais les femmes. Le plus important étant que je me le suis caché à moi-même pendant des années…

Quand j’étais très, très jeune, j’ai été amoureuse d’une surveillante ; j’ai ensuite longtemps été amoureuse d’une camarade. On s’est connues de mes 14 à mes 28 ans. Au départ, pour lui faire un bisou, je mettais ma main sur sa bouche. Après… disons que j’ai aimé physiquement un petit peu, même si je n’ai jamais été fatale.

J’aurais voulu avoir une libido époustouflante, frémir lorsque quelqu’un passait. Ma peau est tout à fait sensible mais c’est vrai que je dois avoir un tas de peurs, de préjugés, de culpabilités, de tout, qui m’empêchent. Autant je peux être originale, avoir de l’imagination en tout… Autant physiquement, je ne suis pas une crack. Même si j’adore les câlins, j’adore avoir chaud, j’adore les massages…

L’année de mes 28 ans, cette amie a trouvé quelqu’un. Je suis restée avec beaucoup de peine.

Micheline, 76 ans. (Emilie Brouze)

Après, j’ai trouvé un vieux monsieur. Il avait 28 ans de plus que moi, il était tout à fait gentil mais tout à fait égoïste… On a vécu douze ans ensemble. A un moment donné, j’ai demandé à ce qu’il m’aide à partir. J’avais très peur de la solitude (et de la folie d’ailleurs). Il a dit qu’il ne pouvait pas, que c’était trop pour lui.

Et puis j’ai changé d’endroit de travail. Là, il y avait une femme qui avait 59 ans, dix-neuf ans de plus que moi. Elle était homosexuelle. Elle n’est pas venue vers moi, c’est moi qui suis allée vers elle.

Un jour donc, je suis partie avec elle. Je l’aimais déjà. Ce jour-là, on était en retard et mon compagnon m’a dit ‘tu viens ou tu restes ?’ Ça a tout déclenché : dans ma tête, je me suis dit ‘donc je peux rester’. Je suis quand même rentrée à la maison, pour partir le lendemain matin. J’ai vécu dix-sept ans avec cette femme, Cha.

Mes parents étaient au courant. Un jour, papa est venu chez nous prendre des affaires et je lui ai dit ‘j’ai rencontré une femme et tu sais, elle est homosexuelle. Tu veux la rencontrer ?’ Il m’a dit ‘allez, on y va’. J’ai bien aimé. Quant à maman, c’était autre chose… Disons qu’elle n’aimait pas tellement les femmes.

Cha aurait voulu être un homme. Comme je dis, ça m’arrangeait peut-être plutôt bien… Elle avait une attitude masculine, sans que je trouve que ça soit une caricature. Avec elle, je ne me disais pas que j’étais homosexuelle, je me disais que c’était elle, et que moi, je l’aimais…

On habitait ensemble, à l’angle de deux rues. C’est vrai qu’il m’est arrivé de donner l’autre adresse… Je pensais que c’était mal vu. Au travail, je ne le disais pas. Tout le monde devait le savoir, personne n’en parlait. Il n’y avait que moi qui ne pouvais pas m’exclamer ‘oh mon mari prend ses vacances au mois d’août…’ Je le cachais, oui.

Cha était malade cardiaque. On a vécu des années d’hospitalisation, d’inquiétude… Et de joie aussi. Elle est morte le 21 juin 1999, le jour de la Fête de la Musique. Elle m’a laissé une filleule, avec qui j’ai un lien très fort.

Quand Cha est décédée, j’avais 57 ans. Cela faisait deux ans que je ne travaillais plus. De ma pré-retraite, j’ai fait ce que j’avais envie : je me suis lancée dans le bénévolat dans diverses d’associations, j’ai fait du tai-chi, du théâtre amateur (à cette occasion, j’ai chanté ‘Frou-frou’ avec une robe en gaze, entourée de quatre hommes). Je faisais aussi partie de David & Jonathan, un mouvement homo chrétien sympa en diable.

Une fois par semaine, j’allais voir un psychiatre. Avec lui, je suis arrivée à me dire que oui, j’étais homosexuelle. C’était il y a environ quinze ans. Quand on ne veut pas voir un truc qui existe, ça demande beaucoup d’énergie de le nier. D’un coup, c’est comme si un volcan d’énergie sur lequel on appuyait se libérait.

Etre homosexuelle, ça me plaît. Cela m’amuse. Mon homosexualité, je la trouve provocatrice. Je ne suis pas une vieille dame comme les autres, je vais à la Gay Pride, je suis sur le char, il y a des jeunes qui me font comme ça [elle mime un pouce en l’air, NDLR], c’est formidable ! Oh, mais je n’ai pas fait exprès d’être lesbienne pour permettre de ne pas m’ennuyer à la retraite ! [Rires]

Et toi, tu nous parles de ton coming out, mon nounours ? Parce que c’est important… »

Le coming out de Jocelyne

Jocelyne. « Moi, j’ai fait mon coming out très tard, c’est-à-dire à 68 ans. Six mois avant de rencontrer Micheline.

Cela faisait dix-neuf ans que j’étais veuve. Au fond de moi, je sais depuis toujours que je suis attirée par les femmes, mais je ne pouvais pas le dire…

Comme Micheline, j’étais très amoureuse, plus jeune, d’une de mes professeures. Petite, j’avais bien aimé une fille : une nuit, on devait avoir 13 ou 14 ans, on s’était embrassées sur la bouche, on s’était caressées, et ça en était resté là. On n’en a jamais reparlé.

Je n’avais pas de mots à mettre dessus. J’ai été élevée par mes grands-parents, par la génération d’avant… A ce moment-là on n’en parlait surtout pas. Je savais qu’il y avait des homosexuels hommes, mais je ne savais même pas que les femmes pouvaient être lesbiennes… Je ne connaissais pas le mot ‘lesbienne’ non plus. Je ne l’ai jamais dit à personne. Je ne voulais surtout pas me l’avouer à moi-même.

Je ne sais pas pourquoi je me l’interdisais : le respect de mes grands-parents, et puis la peur d’être seule certainement, moi qui ai été abandonnée. La peur qu’on me rejette parce que je n’étais pas comme tout le monde, que je ne rentrais pas dans les normes. C’est ce qui a fait que je me suis mariée… Au fond de moi, ce n’était pas la vie que j’aurais voulue, mais je me gardais bien d’en parler. Je ne voyais pas à qui j’aurais pu le dire.

Et puis il y a sept ans, une amie de ma fille m’a demandé : ‘Tu n’as pas quelque chose pour les femmes ?’ Alors j’ai dû rougir. ‘Tu peux me le dire, hein’, a-t-elle ajouté. J’ai fini par lui dire que oui, j’étais attirée par les femmes. J’avais 68 ans.

Ça m’a libérée. J’ai eu l’impression qu’un poids – pfouu – s’envolait.

Jocelyne, 74 ans. (Emilie Brouze)

Je vous le dis, je ne regrette pas de m’être mariée, parce que j’ai du respect pour mon mari. On s’est mis ensemble en 1967, il est mort en 1991. Il était plus âgé que moi. Je ne peux pas dire que c’était un grand amour, que j’ai eu une vie de couple épanouie, mais je le remercie parce qu’il m’a donné trois filles adorables.

L’une d’elles est lesbienne, aussi. Quand elle a fait son coming out, avant moi, j’ai beaucoup culpabilisé. Maintenant, je réagirais autrement bien sûr. A ce moment-là, je culpabilisais en me disant ‘c’est de ma faute, je lui ai donné mes gènes’. Alors que ça n’a rien à voir. Ça a fait ressortir ce qu’il y avait au fond de moi.

Faire mon coming out auprès de mes autres filles, quand ça a été mon tour, m’angoissait. Ce qu’on accepte d’une sœur, l’accepte-t-on de la part d’une mère ? Finalement, ça s’est très bien passé. Avec ma petite-fille aussi. Elle m’a dit : ‘Mamie, si tu es heureuse, ça ne me gêne pas du tout.’

J’ai trois filles adorables, je les aime beaucoup et elles me le rendent bien. Elles sont très mignonnes, elles nous acceptent toutes les deux, elles aiment beaucoup Micheline. Aujourd’hui, je n’ai plus à me cacher, à me torturer l’esprit… Je me sens épanouie. »

Micheline. « Il faut préciser que tu as fait dans le grandiose : une fois ton coming out fait, tu l’as dit à tout le monde à Ris-Orangis ! »

Jocelyne. « Oui ! Un jour, quelqu’un que je croisais m’a dit ‘mais on ne vous voit plus ici !’ Et je lui ai répondu ‘oui, je vis avec une dame de Paris’. »

Micheline (rires). « ‘Une dame de Paris !’ Oh ça me plaît, c’est tout à fait ce que je voudrais être ! »

Jocelyne (rires). « J’ai dit à cette personne ‘j’espère que je ne vous choque pas’. Elle m’a répondu ‘non pas du tout, ma petite-fille est lesbienne’. »

Deuxième jeunesse

Jocelyne. « Avec Micheline, j’ai retrouvé une deuxième jeunesse. La jeunesse que je n’ai pas eue, je la vis maintenant. Quand mon mari est décédé, en 1991, l’an 2000 me paraissait loin… Autant à cette époque, je pensais qu’il y avait une date butoir, autant maintenant pas du tout !

Mais si j’étais née 50 ans plus tard, c’est sûr, je pense que ma vie aurait pris une autre tournure. »

Micheline. « Moi, j’ai du mal à me sortir de ma cuirasse. Je me demande ce que j’aurais trouvé pour me faire du mal. Je suis quand même quelqu’un qui n’aime pas les cadeaux (même si je les ouvre, maintenant), je n’aime pas aller au restaurant, je réclame du plaisir physique, mais le refuse… J’en tiens une sacrée couche.

Je crois que j’ai, au fond, toujours une part de rejet de l’homosexualité. C’est ancré, c’est chevillé en moi : je n’en suis pas à penser que je n’ai pas toute liberté. Je crois qu’il y a derrière beaucoup de religion : c’est à relier au péché. La sexualité est déjà quelque chose de vilain, alors avec une femme…

Chez les sœurs, au lycée, on ne devait pas se promener à deux, mais à trois… Je me souviens avoir lu ‘les Amitiés particulières’ en cachette : c’était un coup à être renvoyée ! »

« C’est ma sœur »

Micheline. « Je pense que les gens ne sont pas habitués à voir deux femmes avec les cheveux blancs ensemble. Il y a deux ou trois ans, on est allées à l’hôpital. Doudou était agréable avec moi, comme d’habitude, encore plus parce qu’on allait me faire une piqûre dans les yeux. L’aide-soignante me dit : ‘Eh bien dis donc, c’est votre fille, elle est gentille.’ J’ai dit que ce n’était pas le cas. Mais j’ai répondu ‘c’est ma sœur’. »

Jocelyne. « Je ne suis pas sûre que le personnel soignant soit toujours bienveillant avec les personnes lesbiennes ou gays… Quand on sort de l’immeuble, on se tient la main. Mais quand on va voir la maman de Micheline en Ehpad, on fait attention, en se disant que si des personnes sont homophobes, elles ne se vengeront pas sur sa maman… »

Micheline. « Selon les endroits et les moments, on ne se donne pas toujours la main. De temps en temps, je me dis ‘un jour, on va recevoir un coup sur la tête’. »

Jocelyne. « Il y a encore du chemin à faire, je pense. Moi, j’aurais peur, en étant en Ehpad, que l’on dise à une infirmière ‘attention, elle va vous mettre la main aux fesses, c’est une lesbienne’… Pareil si elle me fait ma toilette… J’aurais peur de ça. »

Micheline. « Après, dans la communauté LGBT, on est bien acceptées, y compris des jeunes femmes. La seule réflexion que j’ai eue, c’est à la Gay Pride : je préparais le char et un jeune homme est venu ‘ah tiens, on a sorti les dinosaures’.

Je lui ai répondu ‘vous êtes une méchante bête, vous !' »

La vieillesse, cette hydre

Micheline. « Retomber amoureuse à 70 ans, c’est un miracle. Même si ça m’a semblé naturel, comme ça me semble normal de te tendre la main pour te toucher et d’avoir peur que tu ne sois plus là.

Je ne me sens pas âgée, mais tous les signes de vieillissement me claquent à la figure : d’un coup, je ne peux pas courir, ou ça y est, je ne peux plus faire qu’une chose par jour et plus trois comme avant. Quand je monte dans l’autobus, quatre ou cinq personnes se lèvent, ils en tomberaient ! La vieillesse, je ne veux pas la voir, mais les gens me la rappellent.

Cette vieillesse, c’est une bête, comme une hydre, une bête affreuse qui me guette [elle grimace en l’imitant, NDLR]. La vieillesse me soucie, oui. »

Jocelyne. « Moi, je n’y pense pas. »

Micheline. « Non ? Tu n’y penses pas ? Eh bien tant mieux, mon cœur. Moi, j’y pense tout le temps. Oh, tu as de la chance !

Moi, je souhaite qu’on meure ensemble. Avant de devenir vraiment gagas – je n’ai pas envie d’être comme maman à l’Ehpad –, je voudrais que par un beau jour, on choisisse un endroit, qu’on se tienne par la main et qu’on se dise ‘on va partir ensemble’… »

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